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Sociologie des voix artificielles. Préface de, S. Demichel-Basnier

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La voix est une médiation qui permet d’entrer en relation ave l’autre, mais elle participe aussi de la reconnaissance de l’individu en tant qu’être humain partageant une même culture et comme un sujet singulier (p. 255). Le travail de Sarah Demichel-Basnier porte sur l’usage des voix artificielles suite à une laryngectomie totale, c’est à dire une ablation du larynx et des cordes vocales qui laisse un trou définitif au niveau de la gorge (trachéostome) afin que l’individu puisse respirer. On distingue ainsi trois types de voix, – qui soulèvent la question de leur réception par les autres et de leurs résonances dans le sentiment de soi – : une voix chuchotée en agissant sur l’air de la bouche qui devient plus audible par l’apprentissage d’une deuxième voix dite œsophagienne, née de l’action de la bouche et provenant de l’estomac. Un dispositif prothétique (le laryngophone) permet une troisième voix, trachéo-œsophagienne, plus audible mais qui nécessite un nettoyage régulier de la prothèse.

L’ouvrage s’appuie :

  • sur une première thèse de sociologie interactionniste, celle d’Emmanuel Babin soutenue à l’université de Caen, chirurgien et sociologue (2006) ;
  • sur un recueil de données de terrain entre 2015 et 2016 reposant sur trois entretiens semi-directifs, 17 questionnaires numériques qualitatifs et trois tests projectifs ;
  • sur l’analyse du court-métrage portant sur la laryngectomie (Christophe Bisson, Au monde, 2013) ;
  • sur l’analyse de quatre articles-témoignages des revues Le mutilé de la voix et Vivre ;
  • et sur les ouvrages autobiographiques de l’écrivain Georges Perros suite à son cancer du larynx.
L’autrice inscrit son travail dans une sociologie relationnelle du corps appareillé, autour de deux axes : le premier étudie le bouleversement du rapport à soi. Elle analyse ainsi les conséquences de la laryngectomie sur la sociabilité entravée des laryngectomisés (la stigmatisation, les limites des conversations à plusieurs, les inaccessibilités des outils de communication à distance, etc.) et sur l’image et l’estime de soi. Le second axe est consacré à la reconstruction de soi.
L’ouvrage est structuré en huit chapitres. Le premier mobilise différentes disciplines en sciences humaines (psychanalyse, linguistique, socio-anthropologie, phénoménologie) pour présenter les travaux traitant de la voix.
Le deuxième chapitre se penche sur la perte de la voix et son remplacement dans le contexte de la laryngectomie totale.
Le chapitre 3 explicite la perspective théorique mobilisée par l’autrice et son intérêt pour une sociologie « relationnelle ».
Le chapitre 4 montre comment l’individu laryngectomisé devient dans un premier temps hétéronome par rapport à son corps et par quel processus (savoirs et techniques médicales, rééducation vocale, apprentissage de savoir-faire, etc.) il peut se le réapproprier. L’autrice décrit notamment l’apprentissage des différents savoir-faire pour la réappropriation d’une voix (maîtrise du souffle, orthophonie, placement et nettoyage de l’implant, familiarisation avec l’artificialité de la voix–voix « Robocop »).
Le chapitre 5 montre comment le trachéostome souligne l’« extrême fragilité » du visage humain, en se référant notamment aux travaux de Simmel et de Lévinas.
Le chapitre 6 aborde la question du rapport à soi qui se présente « sous forme d’interrogation sur soi mais tournée vers les autrui : Autrui est-il encore en mesure de me reconnaître sans ma voix ? Suis-je donc encore moi-même si autrui en doute ? » (p. 174). L’autrice montre comment la perte de la voix peut être vécue comme une « destitution identitaire », une « défiguration ». La perte de la voix scelle une « rupture biographique » (p. 181) à laquelle succède un processus d’accoutumance et des pratiques créatives (usage des bijoux masquant le trachéostome) pour y faire face.
Le chapitre 7 analyse comment l’ « être en relation » peut être perturbé ou remis en cause par les dénis de reconnaissance, notamment au travail ou en famille, dans le cadre d’une inégalité de positions, dans la vie quotidienne, entre le donataire et le donateur.
Le dernier chapitre analyse la notion de reconstruction de soi et les formes de résistance mises en pratique par les laryngectomisés par les tactiques discursives ou créatives (le geste artistique, le récit de soi) ou par l’engagement bénévole au sein d’une association, le don de soi. L’autrice décrit l’élaboration de tactiques (De Certeau) pour désamorcer des conflits latents dans les interactions sociales ou maintenir un lien affectif (justification verbale, dissimulation, humour). Elle montre comment la pratique ou militance associative auprès d’autres personnes laryngectomisées participent de la reconstruction de soi.
L’ouvrage montre aussi avec finesse les inégalités culturelles et sociales (p. 117 et suite) ou celles liées au parcours de vie et de travail entre les personnes ayant subi une laryngectomie.

1. Discussion

L’ouvrage est d’une grande qualité d’analyse même si les concepts sont encore trop liés de notre point de vue de lecteur à la présentation de la pensée des auteurs qui les proposent. Mais ce souci didactique témoigne aussi d’une analyse structurée et clairement exposée. Sarah Demichel-Basnier estime en conclusion que son travail peut ouvrir des pistes de réflexion sur des terrains connexes comme l’étude du vécu d’autres individus ayant également un corps appareillé (p. 264). Nous pourrions discuter le choix de l’autrice de ne pas inscrire son travail dans la sociologie du handicap, – qui selon elle tendrait à affirmer une « culture handicapée » (p. 102) –, mais de l’inscrire dans celui d’une sociologie relationnelle afin d’analyser l’enjeu de la voix dans les modalités de l’être en relation (idem). Une des raisons de ce choix repose sur une critique de la « liminalité » vécue comme un enfermement définitif dans une phase liminale, s’appuyant sur une interprétation singulière de l’ouvrage de Robert Murphy (« Murphy fait de la liminalité le statut spécifique des personnes handicapées », p. 65), enfermement qui ne serait pas le cas pour les personnes laryngectomisées (p. 131–134). Il nous semble ici que l’autrice superpose le concept de liminalité qui permet d’analyser une situation et le statut social qui fixe un état engendré par et dans une société donnée, ou plutôt qu’elle attribue aux disability studies une volonté (militante ?) d’auto-liminalité qui ne nous paraît pas justifiée. Une sociologie du handicap n’a pas pour objet « les corps malades » (p. 94) et n’est pas, loin s’en faut, exclusive de ce que l’autrice appelle une sociologie relationnelle. Elle rappelle par ailleurs la fréquence de la perspective interactionniste dans la sociologie du handicap.
La distinction entre l’interactionnisme, qui s’intéresserait d’abord à la dimension processuelle de l’interaction, et la sociologie relationnelle, qui s’intéresserait à la résultante de ce processus que serait la relation, ne nous paraît pas probant, à moins de caricaturer le premier comme « intersubjectivisme radical » (p. 102). De nombreuses recherches en cours portant sur les personnes en situation de handicap, interactionnistes et anthropologiques, analysent autant les systèmes de relations, les processus interactionnistes, l’expérience des acteurs (leurs vécus et leurs points de vue) et les stratégies qu’ils mettent en œuvre.
Outre que cette dichotomie peut être discutable, elle a pour conséquence de mettre de coté toute comparaison des résultats de cette recherche avec d’autres situations de personnes « sans voix » (sourdes ou malentendantes, locked in syndrom), appareillées ou pas, et/ou ayant vécu une « destitution identitaire » comme certaines personnes avec troubles psychiques ou cognitifs. L’étude de la sphère familiale et conjugale dans les transformations que produit l’opération et l’appareillage aurait pu être rapprochée des situations de personnes ayant subi un trauma crânien ou une lésion cérébrale dans leur parcours de vie. La description de l’entraide entre personnes laryngectomisées et de l’engagement associatif, n’est pas ici mise en relation avec les expériences de pair-aidance et d’entraide mutuelle qui aujourd’hui permettent à des personnes avec troubles psychiques, cognitifs ou autistique à la fois une reconnaissance et une reconstruction de soi et d’autres formes d’ « être en relation ». La description du « récit de soi » comme forme de résistance et l’analyse de la « reconstruction de soi » aurait pu être rapprochée de la notion de « rétablissement » en santé mentale. Ce travail n’en reste pas moins un acquis d’une grande richesse dans un domaine peu exploré jusqu‘à présent.

Déclaration de liens d’intérêts

L’auteur déclare ne pas avoir de liens d’intérêts.
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Sociologie des voix artificielles. Préface de, S. Demichel-Basnier

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