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La mort sociale : réflexions éthiques et d’anthropologie médicale

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Résumé

Est-il possible de définir une mort sociale pour les sujets en situation d’exclusion, de marginalisation ou de privation de leurs moyens physiques et/ou intellectuels ? Quels critères peuvent en ce cas être appliqués : anthropologiques, sociologiques, biologiques ? Quelles peuvent être les conséquences de ce statut de mort sociale pour le praticien en termes d’éthique des pratiques de soin et de recherche biomédicale ? Ce sont les questions auxquelles tentent de répondre les auteurs, fondant leur travail sur leur expérience personnelle en anthropologie médicale et au CHAPSA du CASH de Nanterre.

Introduction

Face à cette définition élémentaire qu’est la mort biologique (arrêt définitif des fonctions vitales), l’anthropologie médicale n’est-elle pas à même de proposer une nouvelle notion, celle de « mort sociale » ?

Le terme de « mort » est certes sur-usité en socio-anthropologie [1], pour ne pas dire galvaudé dans le grand public, où il se confond avec les diverses manifestations liées à la perte et à la rupture : mort physique (chute dans l’entropie), mort génétique (« déprogrammation programmée » impliquée dans l’espérance de vie), mort spirituelle (abandon religieux) ou encore mort psychique (isolement psychiatrique), etc.

À l’issue de notre double expérience à la fois médicale et anthropologique, tant hors de toute institution qu’en contexte hospitalier, quelle définition primordiale pourrions-nous donner à cette mort sociale ? À quelle population s’appliquerait-elle ? Et quelle serait son utilité ?

Tentative de définition

La mort sociale concerne des personnes vivantes, en situation de pauvreté, d’isolement ou atteintes de maladies graves et symboliquement considérées comme mortes. Nous insistons sur la notion de coupure, de séparation, de distance avec la société au sens large du terme. Les sujets dans cette situation deviennent physiquement et socialement séparés du reste de la communauté des vivants. Ce concept s’applique aussi à ceux qui ont quitté consciemment et de leur propre chef leur milieu et/ou

Apport de l’ethnologie

La mort sociale correspond-elle à l’opposition des signes de civilisation exprimés par Lévi-Strauss [2] ? Sur le plan extra-biologique, la mort représente autre chose que la fin de vie, avec des stades ou niveaux différents, sortes de « petites morts » précédant le décès de l’individu. L’ethnologie a montré que dans certaines ethnies africaines, on est « mort » lorsqu’on ne se souvient plus du nom du défunt ; dans ce contexte, la mort biologique précède la mort sociale. C’est dans ce contexte

Vision historique

Il n’est peut-être pas nécessaire de remonter jusqu’à cette figure mythologique de Caïn, fils d’Adam et Eve, chassé du Paradis car fratricide et « errant, fugitif sur la terre » avant de pouvoir s’établir à Nod (à l’est d’Eden) pour trouver la description du premier vagabond [9]… De nombreux termes ont été introduits pour décrire dans leur complexité les phénomènes que nous réunissons sous l’appellation de mort sociale. Le neurologue Charcot, au xixe siècle, en faisait une pathologie

L’exemple des personnes sans abri

L’expérience de l’un de nous (J.H.) dans un centre d’accueil de personnes sans abri très désocialisées (CHAPSA ou Centre d’hébergement et d’accueil des personnes sans abri de Nanterre) permet de confronter cette définition théorique et ses traductions pratiques. Le statut de ces sujets en situation de grande exclusion peut en effet caractériser un état de mort sociale, c’est-à-dire un état qui précéderait à plus ou moins long terme celui de mort biologique [16]. Ce centre reçoit en moyenne

Syndrome de Caïn : la mort sociale comme maladie chronique

Si l’on porte sur la mort sociale un regard purement médical, il semble possible de la caractériser, on l’a vu, par des signes cliniques et biologiques (Tableau 1) ; autant d’éléments d’un jugement diagnostique, clinique, social et moral. Ces critères expliquent ou font-ils une normalité ? La mort serait en ce cas l’absence de normalité (jugée incalculable ou non mesurable) sinon une autre normalité [3] ?

Serait-il possible également de mettre en lumière des signes para-cliniques tels que des

Mort civile

Cette notion de « mort sociale », véritable abord critique concernant la perte de lien social et de considération de soi (par les autres), devrait enfin être appréciée pour ce qu’elle est vis-à-vis de la mort civile et/ou de la gnadentod (euthanasie). La mort sociale comme fait sociétal doit surtout être considérée comme une grille d’analyse ou une lecture polémique du délitement des liens communautaires et affectifs ayant comme conséquence de grands impacts sur l’estime de soi et le regard

Réflexion éthique

À un niveau supérieur de coercition, la mort sociale peut représenter un facteur de négation de la vie humaine dans le cadre de l’euthanasie, c’est-à-dire littéralement « de la mort de grâce » [25], imposée en raison de normes qui nient la dignité de toute personne humaine. Cette mise en perspective de la mort sociale amène à mettre en évidence une réflexion éthique, celle d’une critique des facteurs sociaux qui font que certaines personnes ne se sentent plus comme participant à la vie sociale

Conclusion

La mort sociale est-elle fondée sur un déséquilibre extrême des inégalités sociales ? L’exclusion et la précarité suffisent-ils à provoquer à plus ou moins long terme une mort sociale ? La mort sociale est-elle une invisibilité sociale devenue quantifiable ou visible sur le plan clinique et/ou biologique ?

Deux possibilités s’offrent au clinicien : soit ré-humaniser malgré les sanctions (donc concilier des contraires, ce qui est proprement humain, à la façon de Nicolas de Cues ou de Giordano

Déclaration de liens d’intérêts

Les auteurs déclarent ne pas avoir de liens d’intérêts.

Références (29)

  • J.F. MatteiMédecine et action humanitaire : les enjeux éthiquesEthics Med Public Health(2015)
  • E. MorinL’homme et la mort(1951)
  • C. Lévi-StraussPensée sauvage(1962)
  • M. FoucaultLes anormaux. Cours au Collège de France 1975(1999)
  • G. CanguilhemLe normal et le pathologique(1966)
  • A.M. MarchettiPerpétuités. Le temps infini des longues peines(2001)
  • P. CharlierAutopsie de l’art premier(2012)
  • L.V. ThomasRites de mort pour la paix des vivants(1996)
  • P. CharlierZombi. Une enquête scientifique sur les morts-vivants(2015)
  • B. GérémekLes fils de Caïn, l’image des pauvres et des vagabonds dans la littérature européenne (xv-xviie siècle)(1980)

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