Former les psychologues de demain pour fabriquer la psychologie d’après-demain
Résumé
Ce chapitre reprend les propos introductifs et la synthèse prospective finale prononcés lors du Colloque « Les identités plurielles des psychologues d’aujourd’hui » organisé par l’École de Psychologues Praticiens, qui s’est tenu à Lyon les 6 et 7 juin 2024. Il rappelle à quel point les identités plurielles constituent un enjeu anthropologique majeur face au double risque de repli identitaire et de flou des identités. Rappelant que l’identité résulte d’un processus dynamique qui articule ipséité et altérité, il propose de penser la « pluriversité » de la psychologie contemporaine afin d’inviter à fabriquer la psychologie d’après-demain en formant les psychologues de demain. Il rappelle que l’enjeu scientifique spécifique à la psychologie relève de l’objectivation ou, du moins, de la description, des interactions intersubjectives pour rappeler ensuite succinctement les enjeux qui en résultent pour la psychologie du vingt-et-unième siècle, confrontée d’une part aux perspectives récemment ouvertes par la psychologie environnementale, l’épigénétique, la psychologie existentielle ou celle de l’orientation à tous les âges de la vie, d’autre part aux défis de l’Intelligence Artificielle qui, peut-être, signe la fin de l’auteur et celle, subsécutive, du sujet tel que l’entendait la psychologie du siècle dernier… Autant de pistes pour reconfigurer la psychologie « pluriverselle » qui s’amorce, entre « psychologie appliquée » aux préoccupations humaines de l’époque et « psychologie impliquée » dans les questions politiques majeures que traverse notre époque.
Abstract
This chapter takes up the introductory remarks and the final prospective synthesis delivered at the Colloquium The Plural Identities of Today’s Psychologists organized by the School of Practicing Psychologists, which was held in Lyon on June 6 and 7, 2024. He reminds us of the extent to which plural identities constitute a major anthropological issue in the face of the double risk of identity withdrawal and blurring of identities. Recalling that identity is the result of a dynamic process that articulates ipseity and otherness, he proposes to think about the “pluriversity” of contemporary psychology in order to invite us to create the psychology of the day after tomorrow by training the psychologists of tomorrow. He reminds us that the scientific challenge specific to psychology is one of objectification or, at least, of description, of intersubjective interactions, and then succinctly recalls the resulting issues for psychology in the twenty-first century, confronted on the one hand withperspectives recently opened up by environmental psychology, epigenetics, existential psychology or that of guidance at all ages of life, on the other hand to the challenges of Artificial Intelligence which, perhaps, marks the end of the author and the subsequent end of the subject as understood by the psychology of the last century… So many avenues for reconfiguring the “pluriversal” psychology that is beginning, between “psychology applied” to the human concerns of the time and “psychology involved” in the major political questions that our time is going through.
Introduction
Ces deux journées de colloque consacrées aux « Identités plurielles des psychologues d’aujourd’hui » entrent en résonance avec l’air du temps puisque, le moins que l’on puisse dire, c’est que les identités plurielles ont le vent en poupe. D’abord parce qu’elles sont l’antidote et l’antithèse des replis identitaires qui menacent de toutes parts. Ces replis identitaires ressurgissent en effet, en notre postmodernité inquiète et violente, après que la modernité a cru en atténuer les crimes prosélytes et les couteaux tranchants, grâce à ses principes de raison, de tolérance, de démocratie, de justice et de science. Voici en effet l’âge des bagarres revenu. Bagarres brutales, sanglantes et sans merci, à propos des genres, des nations, des religions, des langues, des cultures, des territoires et des moindres interactions sur les réseaux sociaux.
De Gaza à l’Ukraine, des élections européennes aux législatives, des injustices sociales aux errances migratoires que génèrent les injustices géopolitiques et les catastrophes écologiques, ce ne sont partout que combats identitaires meurtriers. D’un côté, les tenants du retour à la chimère d’une pureté fondamentale. De l’autre, les inventeurs de nouveaux régimes hybrides ou métissés. Aux identités figées d’hier, ces aventuriers préfèrent les identisations fluctuantes de demain : fluidité des genres et des générations, porosité des langues et des frontières, circulation des savoirs par-delà les disciplines établies, réarticulation du rationnel avec le spirituel via l’existentiel, éclatement des modèles antérieurs du travail, du couple, du désir et de la famille, intégration des technologies virtuelles et nouveaux rapports entre l’écrit et l’écran, le texte et l’image, le réel et le métavers ; etc.
Voici déjà plus d’un quart de siècle que Bernard Lahire publia, en 1998, L’homme pluriel [19]. Il fut suivi, en 1999, par le Plural Self de John Rowan et Mick Cooper, sous-titré Multiplicity in Everyday Life [27]. Puis, en 2007, par Marci Alboher avec One Person/Multiple Careers. A New Model for Work/Life Success [1] à propos du slashing – qui consiste à combiner diverses identités professionnelles simultanées. Autant de vues croisées sur nos pluralités identitaires.
D’ailleurs, les modélisations de l’identité foisonnent elles aussi : stratégies identitaires transculturelles chez Carmel Camilleri (1996) [8] ; cycles de l’identité au fil des âges, scandés par des crises maturationnelles, chez Erik Erikson (1980) [12] ; identité héritée et identité visée chez Claude Dubar (2000) [10] ; identité statutaire et identité personnelle dans le jeu du Double Je de François de Singly (2017) [9], formes identitaires subjectives chez Jean Guichard (2004) [15] ; facteurs d’identisation, de personnalisation et de socialisation chez Pierre Tap (1980) [28]…

