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Numérique en santé : intérêts d’un regard éthique pour construire des programmes de formation à destination des professionnels de santé

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Résumé

La médecine intègre toujours plus les technologies de l’information et de la communication dans les pratiques professionnelles et encore davantage dans les prises en charge, sous la désignation générale « du numérique en santé ». Cette évolution est le fruit d’une offre exponentielle dans ce domaine – à l’instar de l’intelligence artificielle – combinée à une orientation des politiques publiques en ce sens. Comment former au mieux les professionnels de santé pour appréhender cette évolution ? Quel intérêt l’éthique peut-elle avoir dans cette préoccupation ? Les auteurs proposent de convoquer l’éthique pour considérer d’une part les transformations que le numérique en santé entraîne avec lui, pour ensuite examiner avec prudence les implications d’un point de vue pédagogique afin de développer les compétences attendues.

Introduction

La transformation numérique du système de santé bouleverse profondément l’organisation des soins, les pratiques professionnelles et les modes de relation entre soignants et soignés. L’introduction massive de technologies telles que la télésanté, les dispositifs médicaux connectés, les systèmes d’aide à la décision et l’intelligence artificielle (IA) redessine les contours de l’exercice en santé. Face à ces mutations rapides et profondes, les professionnels doivent acquérir de nouvelles compétences techniques, mais également développer une capacité critique pour interroger les impacts de ces outils sur la qualité du soin, l’éthique de la relation, et les conditions d’exercice. Les formateurs des étudiants en santé se trouvent confrontés à un double défi : se préparer à l’usage raisonné de ces technologies émergentes, tout en favorisant une réflexion approfondie sur les valeurs, les finalités et les responsabilités qu’elles engagent.

En tant que professionnels de santé, impliqués dans la conception et la mise en œuvre de formations sur le numérique en santé, nous proposons un essai réflexif afin d’analyser nos pratiques pédagogiques à travers une grille de lecture éthique. Cette démarche vise à interroger les implications des technologies numériques dans le champ du soin, tant sur le plan technique et organisationnel, que du point de vue des valeurs mobilisées et des responsabilités engagées. L’objectif principal de cet article est ainsi de proposer des repères pour une ingénierie de formation qui intègre les enjeux éthiques du numérique, en articulant compétences professionnelles, réflexivité critique et humanité dans la relation de soin.

Pour comprendre comment le numérique interroge la formation et les pratiques des soignants, il est nécessaire de revenir d’abord sur les fondements éthiques qui permettent d’en analyser les implications. Ces fondements s’appuient sur des principes normatifs issus de la philosophie, du droit, de la clinique et des sciences sociales.

Cadre éthique : l’éthique au carrefour de principes normatifs

L’éthique, selon Aristote, serait le chemin à emprunter pour mieux faire advenir ce qu’il y a d’humain en nous. La réflexion éthique peut être comparée à une boussole dont les points cardinaux seraient les principes normatifs. Elle « se développe à la frontière des univers personnels et sociaux, et se pose comme discours autant que cadre d’analyse » [1].

Parmi ces principes normatifs, nous pouvons en premier lieu nous appuyer sur la philosophie. Comme le rappelle F. Worms à l’occasion du commentaire de P. Hadot, « la philosophie reste toujours un travail sur la pensée qui induit un régime de vie dans toutes les dimensions corporelles, relationnelles (amicales), sociales et politiques de l’expérience humaine » [2]. La philosophie, en particulier la morale, pose donc un cadre normatif, en cherchant à distinguer le bien du mal, fournissant ainsi des repères aux conduites. « La morale a (…) une prétention naturellement universelle : il s’agit de dire ce qui doit être en tout temps, en tout lieu, et quel que soit celui à qui l’on s’adresse, indépendamment des circonstances particulières » [3]. Ces « circonstances particulières » ne peuvent néanmoins être ignorées, ce qui exclut une simple « exécution » des principes moraux en situation.

La philosophie n’est pas le seul cadre qui puisse participer à la constitution de références. Le Droit pose un ensemble de règles distinguant ce qu’il est autorisé ou non de faire, aux yeux de la loi et de la réglementation. Pour autant, il ne peut pas toujours répondre à toutes les situations et la jurisprudence vient notamment combler ce défaut. Le Droit n’est donc pas figé et évolue dans le temps.

Dans une autre mesure, les résultats de la science apportent des données, qui permettent de circonscrire une certaine régularité des phénomènes, participent alors à orienter les actions et les prises de décisions. Ainsi, la médecine fondée sur les preuves (Evidence Based Medicine) utilise les résultats d’études cliniques pour élaborer des règles d’actions, cependant jamais parfaitement adaptées aux situations rencontrées et exposant même à certains risques et effets délétères [4].

L’éthique laisse finalement la place, et le temps, à la formulation d’une question qui engage la réflexion pour fournir ; à un instant t, en référence à une situation particulière, une possible manière d’agir. Les principes normatifs, issus de domaines divers (philosophie, droit, clinique, culture, etc.), mis en confrontation ou en dialogue les uns avec les autres, constituent les fondements de la réflexion menée en fonction de la position que nous occupons – qu’elle soit face à un patient, un soignant, une équipe ou des étudiants. À partir de ces repères éthiques, il devient possible d’interroger plus précisément les effets du numérique sur les pratiques de soins elles-mêmes. Loin d’être neutres, les technologies embarquent avec elles des logiques, des finalités et des transformations qu’il convient d’examiner de manière critique.

Impacts de la technique sur les pratiques de soins

Les progrès techniques ont pour finalité d’aider les professionnels de santé pour diagnostiquer et traiter plus efficacement et au moindre risque iatrogène. Ces progrès modifient fortement certaines spécialités. Si l’on prend l’exemple de l’imagerie médicale, celle-ci fut dès son origine et durant toute son évolution dépendante de nombreuses avancées technologiques [5]. Les dispositifs médicaux numériques sont désormais incontournables dans la prévention, le diagnostic, le traitement et le suivi de plusieurs pathologies [6]. Les différents outils informatiques et dernièrement l’intelligence artificielle (IA) trouvent de multiples applications dans le domaine de la santé, aussi bien en clinique que dans l’organisation des soins1. C’est donc dans une volonté commune d’améliorer la santé que les professionnels de santé et les acteurs du numérique, du développeur informatique à l’entrepreneur de start-up, peuvent s’engager avec leurs compétences respectives pour mieux maîtriser les maladies ou compenser le handicap. Cette fin poursuivie, justifie-t-elle les moyens utilisés pour y parvenir ? C’est dans cette dynamique que nous pouvons comprendre l’engagement, voir l’engouement, dans le développement et le recours aux solutions numériques, l’IA en étant l’étendard. Bien que son utilisation soulève des interrogations légitimes quant aux dérives et effets secondaires possibles [7], l’IA demeure difficilement contestable tant elle offre des bénéfices prometteurs pour les patients et constitue un levier d’appui potentiel pour améliorer les conditions d’exercice des professionnels de santé, voire leur productivité. La compréhension de ce que peut représenter l’éthique nous amène finalement à considérer davantage la manière dont le numérique en santé est/sera (plus ou moins) employé : dans quelles limites ? avec quelles précautions ? plutôt que de chercher à s’y opposer ou, au contraire, à l’encourager de manière aveugle.

Parmi les dimensions les plus sensibles de cette évolution figure la transformation de la relation de soin. L’introduction de dispositifs numériques, bien qu’utiles et inéluctables, peut venir fragiliser les conditions mêmes d’une rencontre authentique entre soignant et soigné.

La relation soignant-machine-soigné

Des critères objectifs et normalisés permettent d’appréhender la maladie et le handicap. Pourtant, ils concernent toujours des personnes uniques inscrites dans un contexte particulier. Ces aspects restent à découvrir et à considérer par le soignant pour que son action s’inscrive dans une « visée éthique », tel que le propose Paul Ricœur. L’éthique du soin souligne donc le caractère fondamental de la relation entre le soignant et le soigné.

Par ailleurs, la relation à l’autre est indispensable car elle est aussi la marque de notre humanité, entendue comme possible respect de notre dignité : « patrimoine de chaque individu, la dignité prend tout son sens dans la relation à l’autre » [8]. Selon T. Boni [9], elle se manifeste « dans toute relation humaine dès le premier regard, la première parole, la première rencontre réciproque de l’un et l’autre ». Dans ce sens, comme le suggère S. Abad, « on ne peut pas être déshumanisé mais on peut souffrir d’une contestation de sa dignité ». Ainsi les technologies (et les pratiques qui les intègrent) pourraient parfois altérer notre dignité nous privant ou limitant la relation à l’autre. En effet, l’attention du soignant trop accaparée par les données et/ou déviée sur l’usage de la technologie elle-même, peut s’écarter de sa posture d’accompagnement qui nécessite présence, écoute et disponibilité. « La médecine et le soin seraient à haut risque dès l’instant où la pratique se réduirait à une technique, scientifiquement instruite mais dissociée de l’attention à la souffrance d’autrui et non respectueuse du droit à la vie et aux soins du malade en tant que personne » [9]. Les solutions numériques, capables de traiter d’innombrables données, pourraient donner l’illusion de pouvoir s’affranchir de la relation humaine pour mieux s’occuper de la santé des personnes, qui représente plus que la somme de ses données. La valeur portée à la technologie laisse parfois supposer qu’elle est la voie immanquable à l’obtention de la qualité du soin, comme semble le suggérer par exemple, le titre de l’ouvrage de P. Witz « La tech va humaniser la santé » [10]. À l’opposé, certains philosophes tels que E. Sadin évoquent le risque d’« oubli de l’autre » à travers la distanciation qu’introduit la technologie [11]. Là où elles interviennent, la valeur donnée aux solutions numériques peut donc être interrogée. En effet, « c’est lorsque l’humain remplace des expériences relationnelles fondamentales (et fondatrices) par des techniques que celles-ci provoquent son isolement dans un monde où tout est réduit à l’utilitaire » [12]. Les robots commercialisés pour tenir compagnie à nos aînés n’en seraient-il pas une des figures ? [13].

Ces évolutions appellent à une reconfiguration des pratiques professionnelles, tant sur le plan des modalités d’exercice que des conditions de travail. Il importe dès lors d’examiner les effets du numérique sur l’organisation concrète des soins et les postures professionnelles qu’il induit.

Repenser les pratiques professionnelles à l’heure du numérique

Sans parler d’absence ou de retrait du soignant comme dans le cas précédent, la pratique de la médecine à distance les éloigne physiquement et sans conteste, l’un de l’autre. Les conséquences de ces évolutions sont à ce jour peu mises en évidence comme l’énonce D. Gruson dans son ouvrage [14]. Selon un cadre d’analyse sociologique, A. Mathieu-Fritz participe à révéler certains effets sur les relations, pratiques, savoirs et modes de coopération professionnels2. Récemment, l’agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail (ANACT) a pointé l’insuffisante investigation des conséquences de l’introduction du numérique sur les conditions de travail des soignants [15].

Même si les savoirs sur ce sujet restent à étoffer, il est cependant aisé d’imaginer, et de partager l’idée, que le mode de relation soit modifié. Dans la configuration de la téléconsultation, par exemple, les dynamiques sont modifiées (privation de certaines dimensions sensorielles, rupture du colloque singulier du fait de la participation d’un tiers), parfois parasitées par la technique, dans un contexte « rétréci » puisque le motif de rencontre est souvent très circonscrit et orienté au préalable. La relation fonctionnelle conservée peut cependant difficilement se muer en relation d’accompagnement, telle que l’entend M. Paul [16], qui consiste à se tenir dans la proximité et la présence de l’autre et en confiance. Cet objectif est certainement d’autant plus délicat à atteindre, quand soignant et soigné ne se connaissent pas ou peu. Comment bâtir une relation de soins dans ce contexte ? Pourtant, face aux contraintes d’accessibilité aux soins grandissantes dans certains de nos territoires, la téléconsultation semble proposer, à défaut, un moyen de recours à un praticien3. Ainsi, il apparaît nécessaire de réfléchir aux cas d’usage et situations particulières, en laissant l’opportunité aux principaux intéressés : soignants et soignés de déterminer ensemble ce qui serait le plus adapté, souhaitable, acceptable et faisable dans un contexte donné [17]. Concernant l’IA, la garantie humaine est certainement une des clés du débat. Elle retient particulièrement l’attention des juristes à l’heure actuelle et devrait peut-être impliquer davantage les professionnels qui engageront leur responsabilité [18].

Face à ces constats, la question de la formation devient centrale. Comment préparer les professionnels de demain à intégrer ces technologies de manière éclairée et responsable ? Quels dispositifs pédagogiques peuvent soutenir le développement d’un raisonnement à la fois technique, clinique et éthique ?

Comment former les futurs professionnels ?

L’intention portée par les équipes pédagogiques des formations de santé est d’amener les professionnels de demain à disposer des ressources et des compétences utiles pour répondre efficacement aux exigences de situations professionnelles [19]. Toutefois, prévoir et proposer en conséquence les interventions pédagogiques, qui répondront aux besoins des professionnels dans le champ du numérique en santé est délicat. En effet, ce domaine en expansion rapide tend à devenir un champ à part entière. Soumis aux innovations perpétuelles, le numérique en santé tendrait à amener les étudiants à maîtriser des savoirs techniques, informatiques, habituellement hors champ des compétences des professionnels de santé.

Ces nouveaux besoins de formation identifiés se sont récemment traduits par l’aménagement des curricula. L’obligation d’introduire une formation au numérique en santé pour tous les étudiants en santé est attendue depuis la rentrée 2024 [20]. Il couvre cinq (vastes) domaines que sont les données de santé, la cybersécurité en santé, la communication en santé, les outils numériques en santé, ainsi que la télésanté. Selon les objectifs poursuivis, la visée apparaît essentiellement utilitaire et l’appréhension sous un prisme réflexif n’est pas l’objet. Pour autant, les responsables et acteurs de formation conservent une marge d’autonomie pour entreprendre et mettre en œuvre l’ingénierie de formation. Ils se trouvent donc dans une position de devoir délibérer. Le choix, ne doit pas, malgré cela, être orienté : « nous n’avons nullement le droit de sommer le monde et autrui de se soumettre au diktat de nos préjugés ». [12] C’est pourquoi s’interroger sur les implications éthiques du numérique en santé est un pré-requis pour espérer concevoir des dispositifs de formation ajustés et enrichis, susceptibles de développer une compétence réflexive pérenne et utile pour penser l’intégration des technologies, y compris celles qui n’existent pas encore, dans les pratiques de soins. Le numérique est un outil qu’il s’agit de maîtriser et ses conséquences sur la nature du travail des soignants ont besoin d’être appréhendées. En effet, au-delà de sa vocation pratique, il doit aussi s’intégrer dans un raisonnement clinique et éthique, afin d’espérer un agir au plus juste en situation et une vigilance face aux risques. L’approche multidisciplinaire semble être le choix le plus prudent dans cette situation. Il s’agit de faire place à la diversité des sensibilités et des expertises, afin de prévenir les conflits d’intérêts et les biais, tout en prenant en compte les contraintes et les enjeux spécifiques auxquels chaque acteur est confronté. Ainsi, les savoirs issus des sciences humaines et sociales sont un atout dans cette perspective. Les propositions pédagogiques ainsi orientées pourraient laisser l’opportunité à chaque étudiant (ou professionnel de santé en formation) de se donner alors ses propres références pour agir ; autrement dit, être plus autonome au sens philosophique du terme. Cette stratégie pourrait également permettre à chacun de se positionner face à la « mécanisation » du raisonnement – une faculté fondamentalement humaine – que l’intelligence artificielle tente de (re)produire. Dans ce contexte, l’enjeu est de former à la fois des experts capables de dialoguer avec ces systèmes et des novices suffisamment autonomes pour ne pas en dépendre totalement. Ces objectifs représentent un véritable défi pédagogique. L’ensemble de ces hypothèses sous-entendent alors des pratiques de formation, à faire évoluer et évaluer, pour veiller à l’acquisition, au maintien et à l’évolution des compétences des soignants au regard des transformations induites par les technologies numériques, dans le respect de ce qui nous caractérise en tant qu’humain : « un être vivant amené à se poser ce genre de questions, à user d’une réflexion symbolique, d’une intentionnalité plus ou moins consciente dans ses actes, d’une capacité à valoriser les choses selon les abstractions tirées de ses expériences au service d’un processus de co-construction du réel »[21]. C’est dans cette perspective éthique qu’il peut nous être proposé d’y songer.

Ainsi, en croisant les approches éthiques, cliniques et pédagogiques, cet article propose des pistes de réflexion pour une formation adaptée aux enjeux contemporains du numérique en santé. Il reste toutefois à prolonger ce travail à travers des actions concrètes et des travaux de recherche.

Conclusion

L’éthique, entendue comme l’art de questionner les normes, les valeurs et les finalités qui orientent l’action, constitue un cadre particulièrement fécond pour penser les transformations numériques du système de santé. Loin de s’opposer à l’innovation technologique, elle permet d’en éclairer les usages, d’en anticiper les effets et d’en baliser les dérives potentielles. Face à la montée en puissance de dispositifs numériques, et notamment de l’intelligence artificielle, dans les pratiques de soins, il devient essentiel de doter les professionnels de santé d’une compétence réflexive leur permettant de conjuguer efficience, discernement et humanité.

Cet article plaide ainsi pour une intégration explicite des enjeux éthiques dans les dispositifs de formation au numérique en santé. Il s’agit non seulement de transmettre des compétences techniques, mais aussi de favoriser l’émergence d’un jugement critique, adapté à la complexité des situations de soins contemporaines. L’ingénierie pédagogique doit pouvoir s’appuyer sur une approche interdisciplinaire, ouverte aux sciences humaines et sociales, et attentive à la diversité des sensibilités professionnelles.

La réflexion engagée ici invite à poursuivre le travail collectif, entre formateurs, soignants, chercheurs, juristes, ingénieurs et patients, pour construire des programmes de formation capables d’anticiper les usages, d’identifier les tensions et d’imaginer des pratiques respectueuses de la personne. Elle appelle également à développer des recherches évaluatives, afin de documenter les effets de ces formations sur les représentations, les décisions et les postures professionnelles. Car c’est à cette condition que le numérique pourra être mis véritablement au service du soin, dans ce qu’il a de plus humain.

Déclaration de liens d’intérêts

Les auteurs déclarent ne pas avoir de liens d’intérêts.

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