Sahel Lib

Sahel Lib

Ideas without borders

Partage d’articles scientifiques

Analyse des limites du partenariat France–Afrique en recherche biomédicale à travers les données de la bibliométrie et des essais cliniques

Estimated reading: 27 minutes 74 views

Résumé

La France est le cinquième donateur d’aide publique au développement. La santé représente 7 % des dons et 39 % sont attribués aux pays africains. Des bases de données permettent désormais d’aborder les impacts quantitatifs de cette politique. La présente étude a analysé les publications en biologie et en santé cosignées par la France, l’Afrique et les grands pays, entre 2012 et 2021, ainsi que les essais cliniques conjoints. Les résultats montrent que la France continue de se concentrer sur les maladies infectieuses et qu’elle est en déclin constant, désormais 4e en volume de production, dépassée par l’Allemagne et bientôt par d’autres pays européens qui ont diversifié leur coopération vers d’autres domaines. La France entretient des relations bilatérales avec les régions d’Afrique avec lesquelles elle a des liens historiques, tandis que les collaborations dans les autres régions se font au sein de réseaux internationaux. Les essais cliniques en Afrique sont peu nombreux par rapport à la population, et la croissance observée, qui a doublé en 10 ans, provient d’un seul pays, l’Égypte, qui a su se diversifier au-delà des maladies infectieuses. Ce n’est pas le cas de la France. Les 63 essais interventionnels pour lesquels elle était promoteur en Afrique ne concernent que les maladies infectieuses et l’épidémiologie. Cette étude suggère un rééquilibrage de l’aide publique au développement dans le domaine de la recherche, en faveur d’une stratégie qui renforcerait l’aide bilatérale, soutiendrait des secteurs comme les maladies chroniques et évaluerait ses partenariats pour permettre une recherche d’excellence et un renforcement de l’expertise.

Mots clés

  • Biologie
  • Santé
  • Bibliométrie
  • Afrique
  • Les essais cliniques comme sujet
  • transmission de la maladie
  • Infectieux

Introduction

L’aide publique au développement (APD) est un domaine soutenu : ainsi en 2021, la France était le cinquième donateur le plus important en la matière (15,4 Md$) [1] . En 2020, l’Afrique est destinataire de 3,6 Md€, soit 39 % de l’APD bilatérale de la France [2] . Cette aide a été répartie dans 19 pays prioritaires tous situés sur le continent africain à l’exception d’Haïti. Le Sénégal, l’Éthiopie et le Burkina Faso furent en 2019, ses principaux destinataires.Le secteur de la santé n’en représente qu’une partie. La Cour des comptes s’est penchée en 2022 sur l’aide publique au développement dans le domaine de la santé [3] . Elle note que l’APD en santé représentait 5,8 Md€ sur la période 2014-2019, soit un peu plus de 8 % de l’APD totale de la France. Alors qu’elle constitue l’une des cinq priorités affichées, ses moyens ont pourtant baissé de 2,7 % tandis que l’enveloppe globale d’APD progressait de 37,5 %. Couverant soin, enseignement et recherche, la France a consacré plus de 1,2 Md€ d’APD au secteur de la santé en 2020 (environ 7 % de l’APD totale). De l’ordre de 65 % de ce montant ont transité via le canal multilatéral, ce dernier consistant principalement en trois grands fonds dits « verticaux » dont le renforcement est au cœur de la stratégie française : le fonds mondial de lutte contre le VIH-SIDA, la tuberculose et le paludisme (FMSTP), l’Alliance pour la vaccination et l’immunisation (GAVI) et la facilité d’achat de médicaments UNITAID [4] .Le paradoxe entre l’importance que devrait avoir la recherche, non pas seulement comme un outil d’intervention mais comme outil de coopération, la faiblesse de l’aide bilatérale la concernant et l’absence d’une stratégie dédiée avec les pays à ressources limitées et moyennes (PRLM) légitime d’analyser l’impact scientifique des programmes entrepris dans ce domaine de la santé. Ceci peut se faire par des approches quantitatives à partir des bases de données des publications scientifiques [5] et celles des essais cliniques.Dans cette étude nous avons analysé les articles scientifiques des équipes africaines sur dix ans, de 2012 à 2021, afin d’identifier la nature et l’importance des publications co-signées par la France et l’Afrique. Nous les avons comparées à ceux des principaux pays européens et hors d’Europe. la même méthode d’analyse a été réalisée pour les essais cliniques déclarés dans la base ClinicalTrials.gov. Il s’agit à notre connaissance d’une des premières et plus larges analyses des publications en biologie-santé et des collaborations médicales entre la France et l’Afrique réalisées dans ce cadre.

Matériel et méthodes

Les analyses relatives aux publications ont été menées à partir de la base de données Web of Science éditée par la société Clarivate Analytics. Cette base commercialisée par la société Clarivate Analytics est plurithématique et permet, via la plateforme analytique InCites, la réalisation d’analyses par pays et institutions, les adresses étant par ailleurs normalisées pour prendre en compte les variantes d’affiliations. Cette plateforme fournit par ailleurs de nombreux indicateurs d’impact, de position ou de collaboration.

Les 21 500 revues du Web of Science peuvent être regroupées selon plusieurs classifications. Dans cette étude, nous en avons utilisé deux :

  • la classification ESI (Essential Science Indicators) comporte 22 niveaux et permet de faire des comparaisons par grands champs disciplinaires (Clinical Medicine, Chemistry, Physics, etc.) ;
  • la classification Web of Science comporte 254 niveaux et permet de faire des analyses sur des thématiques plus précises (Clinical Neurology, Pediatrics, Infectious Diseases, etc.)

L’analyse des collaborations a été effectuée sur la période 2012-2021, en ne comptabilisant que les documents de type « Article » ou « Review » appartenant aux huit champs ESI correspondant à la recherche en Biologie/Santé : la médecine clinique, l’immunologie, la pharmacologie et la toxicologie, la biologie et la biochimie, la microbiologie, la psychiatrie/psychologie, la biologie moléculaire et la génétique, les neurosciences et les sciences du comportement.

Afin de disposer de résultats plus simples à interpréter, les 55 pays du continent Africain ont été regroupés en cinq grandes zones : septentrionale, occidentale, centrale, orientale et australe (Fig. 1).

Figure 1. Répartition d’après l’ONU des pays d’Afrique par grandes zones (DGESCO, ENS de Lyon).

Les analyses relatives aux essais cliniques ont été menées à l’aide des données internationales disponibles dans la base ClinicalTrials.gov qui enregistre des essais cliniques, qu’ils soient promus par une institution académique ou une industrie pharmaceutique. Pour chaque essai, on dispose de la date de début de l’étude, du nom du Promoteur ainsi que de la liste des centres (et pays) dans lesquels l’étude a été ouverte. La méthode a consisté à récupérer l’ensemble de la base et, à partir de ces données et de l’identification de chacun des centres investigateurs, quantifier de façon détaillée l’activité de recherche clinique d’un pays, que ce soit en Investigation (Web of science) ou en Promotion (ClinicalTrials.gov) Des mots-clés ont également permis de décrire les pathologies associées à chaque étude.

Résultats

État de la recherche en biologie-santé en Afrique, au travers des publications

Les pays en Afrique ont publié, dans les dix ans de la période 2012-2021, 3,5 % de la production mondiale en recherche, toutes disciplines confondues. La discipline « Biologie–Santé » représente 36,4 % de toutes les publications dans le monde. Le continent africain contribue à hauteur de 3 % de la production mondiale dans cette discipline et cette dernière représente 30 % de la recherche africaine, alors que celle de la France seule est de 4,3 % (Tableau 1).

Tableau 1. Le positionnement mondial de l’Afrique en matière de nombre de publications scientifiques, toutes disciplines et en biologie-santé (BS) pour les années 2017 à 2021.

Pays/ContinentToutes disciplinesBiologie-SantéBS/Total
Empty CellNb PubPartNb PubPartEmpty Cell
Monde9 787 9053 558 10336,4
EU-283 146 81532,21 216 07534,238,6
China2 428 22124,8637 17417,926,2
États-Unis2 340 08023,91 099 45630,947,0
Amérique latine542 0275,5175 1674,932,3
France422 8244,3156 8804,437,1
Espagne366 4003,7127 7963,634,9
Afrique345 8513,5106 4733,030,8

Entre 2012 et 2021, l’Afrique a publié dans le secteur « Biologie-Santé » un total de 170 800 publications et la France 290 600 publications, respectivement 106 473 et 156 880 sur les cinq dernières années (2017-2021). La France a co-signé 13 573 publications avec au moins un pays du continent africain sur 2012-2021 et 7 813 publications communes sur 2017-2021. Ces publications représentent 7,9 % des publications africaines et 4,7 % des publications françaises. Ce chiffre est relativement faible compte tenu de l’ancienneté du partenariat de la France avec de nombreux pays d’Afrique septentrionale, occidentale et centrale. La France est désormais en 4e position en volume de co-publications, loin derrière les États-Unis et le Royaume -Uni et dépassée par l’Allemagne (Tableau 2).

Tableau 2. Nombre de co-publications en biologie santé avec l’Afrique sur 5 ans (2017–2021).

Pays20172018201920202021
États-Unis44214566533764586820
UK24862666308236484304
Allemagne11521201143916751944
France14391401154116301802
Chine58370289211231425
Italie62073792110771235
Pays-Bas7858189549971182
Espagne6016277598101054

Une forte proportion des collaborations entre la France et l’Afrique ne sont pas bilatérales, mais s’exercent à travers des modalités différentes. Pour la plupart, ces co-publications s’inscrivent dans des réseaux internationaux beaucoup plus étendus que l’Afrique : 29 % d’entre-elles sont communes avec les États-Unis, 24 % avec le Royaume-Uni, l’Allemagne, l’Italie en partageant environ 15 %.

Le premier pays africain copubliant avec la France est l’Afrique du Sud (21 % des co-publications France – Afrique) suivi de la Tunisie (19 %). Dans les 25 premiers pays qui ont contribué aux publications collaboratives France-Afrique, seulement neuf pays africains ressortent : l’Afrique du Sud, la Tunisie, l’Égypte, l’Algérie, le Maroc, le Cameroun, le Sénégal, le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire.

Les collaborations conjointes entre équipes françaises et africaines par région

Concernant les régions d’Afrique septentrionale et australe, avec lesquelles la France a des liens historiques privilégiés, les institutions françaises et africaines sont majoritaires en termes de volume de publications par rapport aux institutions internationales (Tableau 3). La France y a établi avec succès une coopération bilatérale en matière de recherche. En revanche, pour la coopération en recherche avec les régions d’Afrique orientale, occidentale et centrale, il n’apparaît pas que les collaborations avec la France soient exclusivement ou en majorité faites en collaboration avec l’Afrique. Les collaborations entre la France et ces régions se font dans le cadre de réseaux internationaux, un grand nombre d’institutions internationales se plaçant avant les institutions africaines en termes de volume de publications.

Tableau 3. Répartition géographique par région des dix premières institutions qui ont participé aux co-publications entre la France et un ou plusieurs pays d’Afrique.

RégionsInstitutions internationalesInstitutions locales
Empty CellFrançaisesNon françaisesEmpty Cell
Afrique septentrionale604
Afrique australe433
Afrique orientale640
Afrique occidentale910
Afrique centrale811

Domaines de publications en biologie-santé des équipes internationales avec les équipes Africaines

Le Tableau 4 détaille le nombre de publications par thématique en biologie-santé pour l’Afrique dans sa globalité et, pour les huit premiers pays, le nombre des publications communes avec l’Afrique sur la période 2012-2021.

Tableau 4. Nombre de publications suivant les huit premières thématiques des collaborations en recherche dans le domaine « Biologie-Santé » sur 10 ans, de 2012 à 2021 par pays en commun avec au moins un pays d’Afrique.

DisciplinesAfriqueÉtats-UnisUKFranceAllemagnePays-BasItalieChineLEspagne
TOTAL173073431242526513573114907372675262775772
Maladies Infectieuses22954a9732a5399a2464a1448a1407a654a400c881a
Pharmacologie et pharmacie17512a206912629451013b319494a577a412c
Immunologie13281b6437a3074a1351b1034b755a421b353508b
Microbiologie11484b3590b1987c1449a1051a542b414c463b580a
Biochimie et biologie moléculaire11114c1664959995c784c204370585a368
Médecine tropicale9900c3375c2579b1075c615551192174383c
Parasitologie96732702c2390b1238b776c471c214235431b
Santé publique, environnementale et professionnelle95704007b1665c437374405162213212
  • a. Les 2 principales collaborations en nombre de publications (1 & 2).
  • b. Les 2 collaborations suivantes (3 & 4).
  • c.Les 2 collaborations suivantes (5 & 6).

Les publications parues de 2012 à 2021 en biologie-santé des pays d’Afrique concernent d’abord les maladies infectieuses, 13,3 % d’entre elles, puis la pharmacologie et pharmacie (10,1 %), suivies par l’immunologie (7,7 %) et la microbiologie 6,6 %).

Le profil thématique des publications avec la France est différent du profil moyen de l’Afrique. Certes, les publications sur les maladies infectieuses sont en tête et constituent les 18,2 % des publications communes, mais la pharmacologie ne vient qu’en 7e position avec 7 % des publications communes, précédée de l’immunologie (10,7 %), la médecine tropicale (10,2 %), la parasitologie (9,1 %) et la biochimie et biologie moléculaire (7,3 %). Ce sont tous des domaines anciens de collaboration de la France avec l’Afrique. La santé publique est massivement sous-représentée.

Ces cinq dernières années, de nouveaux pays, entre autres européens, se sont démarqués. Comme montré précédemment (Fig. 2), le taux de progression des collaborations des équipes Africaines avec les Pays-Bas est presque de 300 %, avec l’Espagne de 375 %, avec l’Italie de 400 % et avec la Chine de 843 %. De manière intéressante, ces pays ont diversifié les disciplines scientifiques de coopération et se concentrent plus particulièrement en pharmacologie et pharmacie, biochimie et biologie moléculaire, traduisant pour certains des programmes de recherche sur des maladies chroniques.

Figure 2. Facteur multiplicatif d’accroissement du nombre de publications en biologie-santé avec l’Afrique entre l’année 2012 et l’année 2021.

Analyse des essais cliniques interventionnels en Afrique (2012-2021)

L’Afrique, en retard sur les essais cliniques

Les essais cliniques interventionnels conduits en Afrique sont peu nombreux au regard de sa population : en 10 ans, de 2012 à 2021, l’Afrique a participé à seulement 4,3 % des 203 021 essais enregistrés au niveau mondial, sa population constituant 18 % de la population mondiale. Dans cette période de 10 ans, l’ensemble États-Unis et Canada a participé à 42 % des essais sur leur territoire, pour une population égale à seulement 4,4 % de la population mondiale. Pour la France les chiffres sont de 7,1 % pour 0,9 % de la population mondiale. Toutefois, l’effet de moyenne cache que l’Afrique est en progression car sa part mondiale des essais cliniques est passée de 2,6 % en 2012 à 5,3 % en 2021, facteur à moduler par l’accroissement de la population dans ce continent.

Un seul pays en croissance, l’Égypte, mais avec des essais cliniques purement nationaux

Comme le montre le graphique suivant (Fig. 3), la croissance des essais cliniques en Afrique ne provient que d’un seul pays, l’Égypte :

Figure 3. Nombre d’essais cliniques interventionnels en Afrique et dans les quatre premiers pays d’Afrique (2012-2022).

L’Égypte a multiplié par dix son nombre d’essais, passant de 93 en 2012 à 939 en 2021, constituant plus des 2/3 des essais en 2022, alors que le deuxième pays, l’Afrique du Sud, restait stable, 148 essais en 2012, 172 en 2021 et 122 en 2022. L‘augmentation des publications de l’Égypte dans les revues de médecine est corrélée à cette croissance très forte de essais, avec un triplement dans ce même intervalle de temps de dix années.

Toutefois, alors que 73 % des essais ouverts en Afrique du Sud étaient promus par des industriels, soit 1055 essais de 2012 à 2021, l’Égypte n’a, dans cette même période, participé pour sa part qu’à 164 essais avec un promoteur industriel, soit 3 % de son total d’essais. La croissance de l’Égypte concerne donc, d’abord des essais à promotion académique, internes à ce pays et partagés à moins de 1 % avec d’autres pays. Sur les dix ans de la période 2012–2021, la France a ainsi participé sur son propre territoire à 47 des 164 essais à promotion industrielle conduits en Égypte, mais à seulement 2 des 4958 essais à promotion académique.

Il faut toutefois noter que ce faible taux de collaboration internationale des essais à promotion académique n’est pas spécifique à l’Égypte. Il en est de même pour la France où, pour les 8478 essais académiques conduits sur son territoire sur ce même intervalle de temps, moins d’une centaine (< 1 %) sont partagés avec d’autres pays, ou pour les États-Unis où, sur leurs 30 115 essais, seulement 265 sont partagés avec le Canada (0,8 %), 240 avec l’Europe (0,7 %) et 51 avec l’Afrique (0,1 %).

iscussion

L’analyse bibliométrique permet de mesurer la production scientifique et les collaborations entre équipes, pays et établissements de recherche. Elle a permis d’analyser la coopération des équipes françaises avec divers pays d’Afrique dans le domaine de la « Biologie-Santé », et de faire des comparaisons internationales. Notre étude à cet égard est la première à montrer à travers la cosignature d’articles dans des revues à comité de lecture, les régions d’appartenance des partenaires africains et les domaines abordés, la fréquence de publication et les réseaux des équipes françaises. Au moment où une récente évaluation de la politique internationale française conclut que la stratégie du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères (MEAE) qui l’a mis en place n’a pas été accompagnée de critères ex ante de son évaluation [6], cette méthode ex post parait nécessaire et légitime d’être appliquée. Ce présent travail vient en support à une très récente enquête menée sur ce sujet par l’Académie nationale de médecine [7].

Quatre séries de constats peuvent être faites sur le recul de la position de la France en Afrique. les thèmes de recherche privilégiés, les pays partenaires, et les équipes françaises et internationales mobilisées.

Le recul de la France en Afrique

Enfin, l’analyse bibliométrique prouve que la France est devancée par l’Allemagne, le Royaume-Uni et les États-Unis sur le volume de recherche qu’elle produit en « Biologie-Santé » sur les sujets des maladies infectieuses, mais désormais aussi par la Chine, les Pays-Bas, l’Italie et l’Espagne sur le volume et les thématiques de recherche davantage focalisées sur la pharmacologie et la pharmacie et la biochimie et la biologie moléculaire. La contribution de la France en santé publique est particulièrement faible.

Ce constat est en partie expliqué par le manque de scientifiques sur le terrain malgré la présence de l’IRD [8] et du CIRAD [9] à travers l’Afrique et notamment en Afrique subsaharienne. Cependant, l’étude bibliométrique montre aussi que la France a un volume de co-publications plus important en Afrique septentrionale que dans les autres régions du continent. Les opérateurs sur le terrain ne semblent donc pas influer sur le volume de co-publications.

Les thèmes privilégiés

L’analyse des données bibliométriques fondamentales et cliniques montre que les sujets de recherche collaboratifs entre les équipes internationales et d’Afrique en « Biologie-Santé » se concentrent principalement sur les maladies infectieuses, tandis que les études sur les maladies chroniques, analysées de manière indirecte à travers la pharmacologie, la biologie moléculaire ou les neurosciences, semblent beaucoup moins nombreuses, Ceci semble être découler, d’une part, des partenariats historiques de la France et, d’autre part, du fléchage des crédits d’intervention. L’importance du risque sanitaire des épidémies (sida, Ebola, Zika, Chikungunya, COVID, etc.) explique que depuis le XXe siècle, les maladies tropicales et l’hygiène sont la cible de la politique française de coopération en santé [10]. Cette lutte contre les maladies infectieuses s’est amplifiée à partir des années 2000 avec les désastres provoqués par le sida et la survenue de nouvelles épidémies virales.

La France, comme de nombreux pays à ressources élevées, a basculé la grande majorité de son aide dans des fonds multilatéraux concentrés autour des épidémies du sida, de la tuberculose et du paludisme [10]. Cela a conduit à la création d’un certain nombre d’organisations internationales, notamment à l’initiative de la France, pour la plupart dédiées aux pandémies, tels le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, Unitaid ainsi que Gavi pour l’achat de vaccins [10]. Ces initiatives accompagnaient les Objectifs du millénaire (ODM) et les Objectifs du développement durable (ODD). Cependant, parmi les organisations multilatérales, seul l’European & Developing Countries Clinical Trials Partnership (EDCTP) soutenait la recherche, se limitant cependant aux trois pandémies dès son début et durant de nombreuses années. La recherche s’est ouverte plus récemment aux autres problématiques infectieuses, dont les maladies émergentes. Dans le cadre de l’EDCTP, les programmes soutenus sont restreints à l’Afrique subsaharienne, négligeant ainsi la recherche des équipes d’Afrique septentrionale (cf. Fig. 1). Cependant, la compétition internationale pour les programmes de l’EDCTP et leur sélection à travers l’excellence des projets a favorisé la coopération dans les régions d’Afrique australe et orientale.

Le soutien de la recherche concernant les maladies infectieuses s’est amplifié avec les capacités et le fléchage des budgets bilatéraux français. Seulement deux canaux bilatéraux d’appels à projets soutiennent la recherche en Afrique : l’Initiative d’Expertise France et les programmes de l’ANRS. Expertise France ne finance la recherche que de manière marginale, se limitant à la recherche opérationnelle et, de plus, à la seule condition que celle-ci accompagne la stratégie et les activités du Fonds mondial [10].

L’ANRS, créée en 1989, est le principal organisme français de soutien à des programmes de recherche dans les PRLM. Ses missions de lutte l’ont cependant limité longtemps au sida puis plus tard aux hépatites. Ce n’est qu’à partir de 2021 avec la création de l’ANRS-Maladies Infectieuses et Émergentes (ANRS-MIE) que le financement de programmes de recherche sur les maladies émergentes a pu élargir le spectre des études sur un certain nombre d’autres maladies infectieuses. La totalité des pathologies africaines, cependant, est loin d’être financée en recherche. Des pans entiers de maladies infectieuses tels que le paludisme, les zoonoses et l’antibiorésistance ne peuvent être soutenus qu’au coup par coup en fonction des opportunités nationales (Agence nationale de la recherche, Programmes et équipements prioritaires de recherche, etc.) ou internationales (l’EDCTP ; Preventing ZOonotic Disease Emergence (PREZODE) ; etc.). Ce manque de budget établit une hiérarchie des recherches concernant les maladies infectieuses même si certaines se font dans une vision « One Health » ou « Une seule santé » [11].

Il est à noter par ailleurs qu’il n’y a à ce jour pas de soutien financier pour des recherches concernant les maladies chroniques (diabète/métabolisme, santé mentale, cancer, prévention cardiovasculaire etc.) sauf sur des budgets occasionnels des EPST (Inserm, CNRS), de l’ANR sans appels d’offres fléchés, ou de l’Institut national du cancer (INCa) pour le cancer. Pourtant, les maladies chroniques telles que le cancer, les maladies cardiovasculaires et le diabète deviennent la principale cause de mortalité en Afrique. Elles étaient responsables de 37 % des décès en 2019, contre 24 % en 2000 [12]. Il n’y a ainsi, à l’exception des maladies infectieuses, et seulement pour certaines d’entre elles, aucune programmation de recherche avec les PRLM et aucune vision stratégique d’appui concertée pour renforcer les partenariats avec les équipes d’Afrique fondées sur l’anticipation de leurs besoins croissants.

Par ailleurs, la stratégie et les activités de l’ANRS sont eux-mêmes insuffisamment reliées au reste de la politique d’appui institutionnel en soins et formation et sont peu liées aux stratégies multilatérales en Santé mondiale [10]. Sans politique bilatérale et multilatérale globale qui permette aux institutions de collaborer autour d’une vision commune, l’individualisme des institutions est privilégié. Il justifierait la réflexion d’une stratégie française, l’élargissement des recherches soutenues et la coordination des activités. Aviesan à cet égard pourrait, si doté d’un budget et de personnalité morale, remplir ces fonctions. Une autre option pourrait la création d’un programme dédié qui serait confié à l’Inserm et/ou l’IRD dans leur transformation prévue en « agence de programme ».

Les pays partenaires

L’analyse bibliométrique montre que la France collabore beaucoup moins aujourd’hui avec ses partenaires historiques qu’avec des pays comme l’Afrique du Sud, notamment à travers de grands réseaux internationaux qu’elle ne coordonne pas et dans lesquels les États-Unis dominent souvent. En effet, l’aire « traditionnelle » d’influence de la France se superpose à celle des pays désignés comme « prioritaires » par le Comité interministériel pour la coopération internationale et le développement (CICID) [13] : Bénin, Burkina Faso, Burundi, Comores, Djibouti, Éthiopie, Gambie, Guinée, Haïti, Liberia, Madagascar, Mali, Mauritanie, Niger, République centrafricaine, République démocratique du Congo, Sénégal, Tchad, Togo. Ce sont ces pays qui bénéficient de dons dans le cadre de l’APD. Cependant, ces derniers offrent des opportunités de recherche très inégales selon leur niveau de ressources face à des pays comme l’Afrique du Sud et les pays d’Afrique septentrionale.

Les équipes françaises et internationales mobilisées

Les données montrent aussi que les équipes des EPST françaises ont des partenariats différents selon les régions. Les équipes de l’IRD et du CIRAD collaborent principalement avec les équipes d’Afrique occidentale et centrale, et celles l’Inserm et du CNRS avec les équipes d’Afrique septentrionale. Ceci correspond à leur mandat, la politique internationale de l’IRD et du CIRAD étant liées à celle de l’aide au développement. Il faut toutefois noter que de nombreuses institutions d’Afrique occidentale et centrale pourraient bénéficier de l’expertise en recherche fondamentale de l’Inserm et du CNRS et réciproquement que les institutions d’Afrique septentrionale pourraient mieux bénéficier de celle des équipes de l’IRD et du CIRAD. Un autre constat d’importance est le manque de recherche clinique dans les zones géographiques de partenariats des équipes françaises. Cependant, à travers les différentes phases des essais, elle est cruciale pour la translation des innovations thérapeutiques vers les communautés de citoyens. L’absence de programme hospitalier de recherche clinique (PHRC) à l’international et le très faible soutien des équipes hospitalières est en grande partie responsable de cette situation que les programmes de l’ANRS, dont les budgets contraints pour les essais thérapeutiques et restreints pour les domaines d’activité, ne peuvent combler. De plus, dans ces domaines, les équipes de recherche clinique des unités de recherche clinique ou des centres d’investigation clinique ne collaborent que très peu ou pas avec l’industrie dans les PRLM à travers le continuum recherche – innovation.

Il faut retenir l’expression de « nouvelles influences ». La Chine fait partie de la « troisième ruée » vers l’Afrique [14]. Ce mouvement est également le fait de nouveaux pays comme la Turquie et la Russie ainsi que d’acteurs non étatiques qui investissent des sommes importantes dans des projets dans tous les domaines sur le continent africain. L’aide financière de ces nouveaux acteurs offre aux pays africains l’opportunité politique d’échapper à la tutelle des anciennes puissances coloniales.

Conclusion

L’analyse bibliométrique des copublications en recherche des équipes françaises avec les équipes africaines souligne différents aspects critiques d’une coopération avec les PRLM. La faible croissance du nombre de ces recherches vus à travers les publications en comparaison de celle d’autres pays européens et non européens, ainsi que la stagnation à un faible niveau des essais cliniques promus ou en commun, doivent mener à une réflexion sur les causes possibles, telles :

  • •la diversité des institutions de recherche française avec pour chacune des modalités de mise en œuvre, de thèmes scientifiques et d’évaluations différents ;
  • •l’absence de réflexion partagée sur le choix des partenariats et des thématiques collaboratives ;
  • •l’inégalité de soutien financier entre les différents secteurs, l’infectieux à travers l’ANRS étant particulièrement privilégié même s’il existe des disparités entre pathologies ;
  • •la connaissance insuffisante des demandes, besoins en renforcement des capacités et expertise en recherche des pays africains ;
  • •le faible lien avec la diplomatie politique des postes, et
  • •la facilité de rejoindre des réseaux internationaux que la France ni ne finance ni ne coordonne à l’exception de l’infectieux.

Notre étude quantitative et les considérations qui en découlent appuient les conclusions du récent rapport de l’Académie sur ce sujet [7] en suggérant la pertinence d’un rééquilibrage de l’APD dans le domaine de la recherche au profit d’une stratégie qui renforce l’aide bilatérale, soutienne des secteurs comme les pathologies chroniques et évalue ses partenariats pour permettre des recherches d’excellence et un renforcement de l’expertise.

Références

Leave a Comment

Share this Doc

Analyse des limites du partenariat France–Afrique en recherche biomédicale à travers les données de la bibliométrie et des essais cliniques

Or copy link

CONTENTS